RH RIVIERA HERITAGE
Retour au Journal
01

Wesen — au-delà de ce que nous reconnaissons

Devant Wesen, je cherche d’abord à reconnaître quelque chose. Une fleur peut-être, ou plusieurs formes prises dans un même mouvement. Je suis tentée de les séparer, de leur donner un contour et un nom. Pourtant, dès que je reviens à la toile, les traces qui semblaient confirmer cette première lecture m’entraînent ailleurs. Je n’ai pas changé de tableau. J’ai changé de regard.

C’est ce déplacement qui m’a conduite vers Wittgenstein. Lorsqu’il s’intéresse à la perception d’un aspect, il décrit une expérience singulière : nous regardons les mêmes traits, puis soudain nous les voyons autrement. Rien ne s’est ajouté au dessin, mais quelque chose s’est éclairé pour nous. Le visible et la pensée participent ensemble à ce moment. Ce que nous savons reconnaître oriente notre regard ; ce que nous regardons peut, à son tour, modifier notre pensée.

Le mot allemand Wesen peut se traduire par « être » ou par « essence ». Il semble promettre la découverte de ce qu’une chose est véritablement. Chez Wittgenstein, dans les Recherches philosophiques, cette promesse devient pourtant une question. Chercher l’essence d’une chose ne consiste pas nécessairement à soulever un voile pour atteindre une réalité cachée. Il faut aussi examiner les mots avec lesquels nous la désignons, les distinctions que nous faisons et les habitudes qui nous permettent de dire : « c’est une fleur », « c’est une figure ».

J’ai retrouvé cette interrogation par une autre voie chez Daniel Siegel. Il décrit l’information comme une configuration d’énergie à laquelle nous donnons une valeur symbolique : elle signifie quelque chose pour nous. La cognition rapproche, distingue et transforme ces configurations. Face à la diversité presque illimitée de ce qui nous parvient, notre esprit forme des catégories. Elles nous aident à nous orienter, puis deviennent les concepts à partir desquels nous construisons nos convictions sur le monde.

Nous avons besoin de cette organisation. Sans elle, chaque perception resterait isolée. Mais une catégorie apporte aussi une forme de certitude qui peut nous faire cesser de regarder. Dès que je décide qu’une tache claire est un pétale, je risque de ne plus voir la manière dont elle se prolonge dans l’ombre, se mêle à un geste noir ou cesse d’appartenir à la fleur que j’avais cru reconnaître.

Dans Wesen, les formes approchent ainsi le moment où un nom devient possible, sans s’y laisser enfermer. Ma pensée arrive devant l’image avec ses attentes. Elle tente de mettre de l’ordre dans ce qu’elle voit. Puis la peinture lui oppose ses propres relations, ses passages et ses ruptures. Je reviens sur une première interprétation ; une autre apparaît, sans effacer tout à fait la précédente.

Je ne crois pas que le tableau cache une figure définitive qu’il faudrait enfin découvrir. Ce qui m’intéresse est cette rencontre au cours de laquelle nous éprouvons à la fois la nécessité de donner un sens et la possibilité de le reprendre. Peut-être est-ce là, pour moi, la question portée par Wesen : à quel moment décidons-nous que nous savons ce que nous regardons, et que devient l’image lorsque nous acceptons de regarder encore ?

Laura & Baston

RIVIERA HERITAGE

Suivez le Journal

Recevez les nouveaux articles et les nouvelles de l’atelier.