RH RIVIERA HERITAGE
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La côte et la mer sous un ciel bleu, avec des voiliers au large

Quand le regard se tourne vers lui-même

Nous regardons une image et croyons d’abord reconnaître ce qu’elle représente. Une forme se détache, un rapport entre les couleurs nous oriente, un souvenir ou une idée surgit. Pourtant, cette première lecture peut changer. Un détail que nous n’avions pas remarqué modifie l’ensemble ; ce qui paraissait évident devient incertain. Nous regardons de nouveau, avec une autre idée de ce que nous avons sous les yeux.

Dans Gödel, Escher, Bach, publié en 1979, Douglas Hofstadter étudie comment un système peut produire, à partir de ses propres règles, des représentations qui font référence au système lui-même. Il appelle « boucle étrange » une structure dans laquelle le passage entre différents niveaux ramène, de façon inattendue, au point de départ. Cette idée nourrit sa réflexion sur la conscience : comment pouvons-nous penser le monde et, dans le même mouvement, former une représentation de nous-mêmes en train de penser ?

Les trois noms du titre lui permettent d’explorer cette question dans des domaines différents. Chez Gödel, un énoncé mathématique peut, par un procédé de codage, faire référence à sa propre démontrabilité. Dans certaines images d’Escher, les rapports entre les niveaux se troublent : deux mains semblent se dessiner l’une l’autre. Dans la musique de Bach, une forme peut être reprise, inversée et combinée avec elle-même. Hofstadter suit, d’un domaine à l’autre, les passages entre règles, formes et niveaux de représentation.

Que suppose-t-il alors au sujet du cerveau ? Les neurones et leurs interactions appartiennent à un niveau de description ; les idées et les symboles par lesquels nous comprenons le monde appartiennent à un autre. Pour Hofstadter, l’activité de vastes ensembles de neurones pourrait faire émerger des structures symboliques capables de se rapporter entre elles et, finalement, de représenter le système qui les produit. Le sentiment d’être un « moi » serait lié à ce mouvement de retour. En 1979, il s’agissait d’une proposition théorique sur les rapports entre cerveau et esprit, plutôt que de la description d’un circuit cérébral identifié par l’expérience.

Depuis, les neurosciences ont rendu certaines parties de cette question accessibles à l’observation. Lorsque des personnes jugent si un trait les décrit, évoquent leurs souvenirs personnels ou réfléchissent à leur propre expérience, les recherches mettent régulièrement en évidence un ensemble de régions comprenant notamment le cortex préfrontal médian et des régions postérieures de la ligne médiane. Ces régions participent à ce que l’on appelle le réseau du mode par défaut. Celui-ci intervient aussi dans la mémoire autobiographique, la pensée sociale et d’autres activités ; il ne constitue donc pas à lui seul un « siège du moi ».

Une autre ligne de recherche porte sur la métacognition : notre capacité à évaluer nos propres jugements, par exemple à reconnaître que nous avons vu quelque chose sans être sûrs de l’avoir bien identifié. Des études associent cette capacité à l’activité de régions préfrontales et montrent que la qualité d’un jugement sur sa propre perception peut varier indépendamment de la réussite de la perception elle-même. Voir juste et savoir que l’on a vu juste sont deux questions distinctes.

Ces résultats donnent un contenu expérimental à certaines questions que Hofstadter posait à un niveau philosophique : le cerveau peut traiter une information, mais aussi produire une évaluation de ce traitement et la rapporter à soi. Ils ne permettent pourtant pas de conclure que la conscience se réduit à une boucle de symboles. Entre les activités cérébrales que nous pouvons mesurer et l’expérience vécue d’un « je » qui se reconnaît, l’explication demeure ouverte.

Devant une peinture, cette capacité réflexive prend une forme familière. Nous cherchons à comprendre ce que nous voyons, puis nous prenons conscience de l’interprétation que nous venons de construire. Nous reconnaissons le rôle de notre mémoire, de nos attentes, parfois d’une conviction qui nous avait fait négliger une partie de l’image. L’œuvre participe à ce mouvement par sa matière, ses formes et les relations qu’elle établit entre elles. Elle peut soutenir notre première intuition, la compliquer ou la défaire. Notre pensée oriente le regard ; ce que nous découvrons dans l’image agit en retour sur notre pensée.

Cette expérience traverse plusieurs textes de ce Journal. Dans Physis, nous suivons l’apparition d’une forme sans effacer la matière dont elle procède. Dans Obliqua Oratio, la distance entre ce qui est montré et ce qui est suggéré ouvre un espace à l’interprétation. Dans Mysterium Coniunctionis, certaines images invitent à reconnaître, dans notre manière de les lire, quelque chose de notre vie intérieure.

Hofstadter nous aide ainsi à préciser une question qui demeure propre à la rencontre avec l’art : que découvrons-nous de notre regard lorsque l’image nous oblige à reprendre ce que nous pensions avoir vu ?

Laura & Baston

RIVIERA HERITAGE

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