Au commencement du tableau, aucune forme précise ne s’imposait. Il y avait un fond sombre, quelques traces plus claires et des gestes dont je ne connaissais pas encore la direction. Une organisation apparaissait, puis se défaisait à mesure que le travail avançait. Ce qui semblait un instant pouvoir devenir une figure retournait parfois dans la matière avant de réapparaître autrement.
C’est de cette expérience qu’est née *La Morphogenèse*. Je ne cherchais pas à représenter la naissance d’une forme comme un phénomène observé de l’extérieur. Je voulais demeurer au plus près du moment où elle commence à se constituer, sans être encore suffisamment stable pour recevoir un nom définitif.
Dans l’atelier, cette disponibilité demande d’accepter qu’une partie apparemment réussie puisse être recouverte, qu’un accident déplace la composition ou qu’une couleur ouvre une direction imprévue. Elle suppose aussi de savoir s’arrêter avant que l’image ne devienne trop explicite. La forme doit acquérir une cohérence sans perdre entièrement la profondeur indéterminée dont elle provient.
En observant les reprises, les effacements et les correspondances apparus dans le tableau, j’ai pensé à *Gödel, Escher, Bach* de Douglas Hofstadter. Le livre explore la manière dont des structures complexes peuvent émerger de relations entre des éléments et des niveaux différents. Il montre aussi comment un système peut se réfléchir, se reprendre et produire une organisation qui ne se réduit pas à la simple addition de ses parties.
Je n’ai pas cherché à traduire ces idées en peinture ni à faire du tableau l’illustration d’une théorie. Elles m’ont aidée à penser ce qui se produisait dans le travail : une touche en appelait une autre, certaines formes disparaissaient sous la couleur avant de revenir ailleurs, légèrement transformées, et l’ensemble acquérait progressivement une logique que je n’avais pas entièrement prévue.
Le regard peut y reconnaître successivement une floraison, une architecture ou une présence organique, sans qu’aucune de ces figures s’impose définitivement. Cette hésitation n’est pas une absence de forme. Elle correspond au contraire à l’instant où plusieurs organisations demeurent encore possibles et où l’image semble continuer à se former sous nos yeux.
*La Morphogenèse* ne montre donc pas une forme achevée. Elle conserve la trace du temps, des résistances et des transformations à travers lesquels une présence a cherché à apparaître. Ce processus commencé dans la matière se poursuit dans le regard de celui qui rencontre le tableau.

