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La couleur comme espace intérieur

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Entre perception, émotion et imagination

Certaines couleurs retiennent le regard avant même qu’il cherche une forme. Un bleu profond, un jaune qui semble garder la lumière, un rouge qui se détache de la matière sombre d’un tableau. Nous ne savons pas toujours pourquoi elles nous arrêtent. Parfois, elles nous rappellent quelque chose ; parfois, nous avons l’impression qu’elles nous conduisent vers un lieu que nous n’avons jamais vu.

Que se passe-t-il dans cette rencontre entre la couleur et le regard ? Qu’est-ce qui appartient à l’image et qu’est-ce qui appartient à celui qui la regarde ?

Les recherches sur la perception nous montrent que la vision est un processus complexe. La philosophie et la poésie nous invitent, à leur tour, à nous demander ce que devient ce que nous voyons lorsqu’il pénètre dans notre monde intérieur. Entre ces perspectives s’ouvre un espace où la couleur peut être comprise à la fois comme une expérience perceptive et comme une possibilité de l’imagination.

Lorsque nous regardons un tableau, nous avons l’impression de voir les couleurs telles qu’elles se trouvent sur la toile. Pourtant, notre expérience dépend de nombreuses relations : de la lumière qui éclaire l’œuvre, des couleurs voisines, des contrastes, de la matière picturale et de l’endroit vers lequel se dirige notre attention.

Une nuance n’apparaît jamais tout à fait seule. Un même bleu peut sembler plus lumineux à côté d’une couleur sombre ou plus discret près d’une couleur très intense. Une surface peut paraître avancer, tandis qu’une autre se retire dans la profondeur de l’image. Le regard découvre peu à peu ces relations, en passant d’une partie de l’œuvre à une autre.

Une étude publiée en 2025 par Ichiro Kuriki et ses collaborateurs nous aide à mieux comprendre comment ce que nous faisons lorsque nous regardons une couleur se reflète dans l’activité cérébrale. Les chercheurs ont présenté aux participants les mêmes stimuli colorés, en leur demandant, selon les conditions, de porter leur attention sur différents aspects de leur perception.

Dans une première situation, les participants évaluaient l’apparence de la couleur, c’est-à-dire la nuance perçue et ses variations. Dans une autre, ils devaient situer la couleur dans une catégorie chromatique. La différence peut se comprendre ainsi : nous pouvons observer une nuance entre le bleu et le vert, attentifs à la manière dont les deux couleurs s’y rencontrent ; mais nous pouvons aussi chercher à décider si nous la considérons comme « bleue » ou « verte ». Les chercheurs ont comparé ces deux situations à une troisième, dans laquelle l’attention des participants était dirigée vers une tâche autre que l’évaluation de la couleur.

Grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, ils ont observé que les configurations d’activité des aires visuelles variaient selon la tâche accomplie, bien que les stimuli colorés soient identiques. Les différences entre l’évaluation de l’apparence d’une couleur et son classement dans une catégorie étaient plus marquées dans certaines régions visuelles situées plus loin dans le parcours de traitement de l’information. Ces résultats suggèrent ainsi que la manière dont nous abordons une couleur — comme une nuance à observer ou comme appartenant à une catégorie — participe à la façon dont l’information chromatique est représentée dans le cerveau.

L’expérience ne reproduit pas la contemplation d’un tableau et ne nous dit pas ce qu’un spectateur ressent devant une œuvre. Elle montre cependant qu’une même information visuelle peut être traitée différemment selon ce que nous cherchons à faire. Devant une peinture, nous pouvons chercher à reconnaître une forme, nous laisser attirer par une nuance ou suivre sa relation avec le reste de l’image. Chaque fois, le regard trouve un autre chemin.

Au fil du temps, nous avons tenté d’attribuer aux couleurs des significations précises : le rouge serait la couleur de la passion, le bleu celle du calme, le jaune celle de la joie. Ces associations nous sont familières et nous aident parfois à parler de ce que nous ressentons. Mais la manière dont nous vivons la couleur ne peut se laisser enfermer dans quelques associations fixes.

Une vaste analyse publiée en 2025 par les chercheuses Domicele Jonauskaite et Christine Mohr a réuni les résultats de 132 articles consacrés aux relations entre couleur et émotion. Les auteures ont observé certaines associations récurrentes : le jaune et l’orange, par exemple, ont souvent été associés à des émotions positives et intenses, tandis que le bleu et le vert l’étaient à des émotions positives plus calmes. Le rouge, en revanche, était associé à des émotions positives comme négatives, souvent intenses.

Les chercheuses soulignent toutefois une distinction importante : associer une couleur à une émotion ne signifie pas nécessairement éprouver cette émotion lorsqu’on la regarde. Si une personne dit que le bleu lui suggère le calme, nous ne pouvons pas en déduire que toute image contenant du bleu l’apaisera. Sa réponse peut varier selon la nuance, les autres couleurs présentes dans l’image, le contexte et son expérience personnelle.

Devant une œuvre, la couleur ne se présente jamais comme un signe isolé. Un rouge peut être violent ou tendre, paraître proche ou lointain, retenir le regard ou le conduire plus loin. Sa luminosité, la matière dans laquelle il prend place et sa relation avec les autres couleurs transforment la manière dont nous le rencontrons.

C’est peut-être cette ouverture qui rend la couleur si vivante en peinture. Elle peut suggérer un état sans le nommer et recevoir, de chaque spectateur, un sens différent.

Dans La Poétique de l’espace, Gaston Bachelard cherche à comprendre comment les images poétiques nous touchent et ouvrent des possibilités à l’imagination. Bien que son livre soit consacré en grande partie aux espaces de l’intimité — la maison, la chambre, le nid, la coquille —, il s’arrête aussi, dans son introduction, sur la peinture.

À partir de l’œuvre de Georges Rouault, Bachelard évoque une lumière intérieure qui n’est pas simplement le reflet de la lumière extérieure. Pour entrer dans l’univers du peintre, le spectateur est invité à participer à cette lumière et à l’intensité intérieure de la couleur.

Dans cette perspective, la couleur n’est plus seulement une propriété visible d’un objet. Elle participe à l’expression d’une sensibilité. Un rouge n’est pas uniquement une nuance que nous pouvons identifier ; dans la peinture de Rouault, il peut porter une intensité qui naît de l’œuvre tout entière.

Bachelard ne propose pas ici une explication du fonctionnement du cerveau. Il cherche à décrire une expérience de l’image, une rencontre à laquelle le spectateur est invité à participer. La recherche scientifique et la réflexion philosophique partent de questions différentes : la première cherche à observer et à mesurer certains processus de la perception ; la seconde tente de comprendre comment l’image est vécue et imaginée. Ensemble, elles nous aident à entrevoir la richesse possible de l’expérience d’une couleur.

Pour Bachelard, les espaces dans lesquels nous vivons ne se réduisent pas à leurs dimensions. Une chambre peut garder le souvenir d’une présence ; un coin peut devenir un lieu de retrait ; une maison disparue peut continuer d’exister dans la rêverie. L’espace vécu reçoit ainsi des valeurs que la géométrie seule ne peut décrire.

À partir de cette idée, nous pouvons nous demander si un tableau peut devenir, lui aussi, une sorte d’espace intérieur pour celui qui le regarde.

La toile possède des limites visibles. Pourtant, à l’intérieur de celles-ci, le regard peut découvrir des proximités et des distances, des seuils, des ouvertures, des zones où il s’arrête et d’autres où il est invité à avancer. Ces lieux n’ont pas besoin de représenter une chambre ou un paysage. Ils peuvent naître de la rencontre des couleurs, de la superposition des couches, d’une lumière qui semble venir d’au-delà de la surface.

Dans la peinture abstraite, l’espace n’est pas toujours construit pour être reconnu. Il peut être ressenti avant d’être compris. Le spectateur ne cherche pas nécessairement à parvenir quelque part ; parfois, il demeure devant une zone de couleur et laisse son regard s’y habituer peu à peu.

Ce rapprochement entre l’espace décrit par Bachelard et l’espace pictural nous permet de voir le tableau comme un lieu de rencontre : une image créée par l’artiste, dans laquelle chaque spectateur entre avec sa propre sensibilité.

L’un des plus beaux chapitres de Bachelard s’intitule L’immensité intime. Le philosophe y parle de l’immensité qui s’ouvre dans la rêverie : une expérience dans laquelle, sans nous déplacer, nous pouvons sentir que l’espace s’élargit.

Cette idée peut nous aider à approcher un paradoxe de la peinture. Comment une surface limitée peut-elle nous donner le sentiment d’un espace vaste ? Comment une couleur peut-elle suggérer une distance que nous ne pouvons mesurer ?

La réponse ne se trouve peut-être pas seulement dans ce qui est représenté. Parfois, une image nous ouvre à plus que ce qu’elle montre. Une lumière à peine perceptible, une forme qui se perd dans une autre, une couleur qui semble se prolonger au-delà de ses limites peuvent laisser place à l’imagination.

Bachelard nous offre une manière de parler de cette expérience : de la façon dont une image limitée peut éveiller en nous un sentiment d’ouverture. L’immensité ne doit pas être comprise ici comme une propriété mesurable du tableau, mais comme une possibilité du regard et de l’imagination de celui qui le rencontre.

Aucun spectateur ne se présente devant une œuvre avec un regard entièrement neuf. Nous portons en nous des lieux, des lumières, des souvenirs, des images autrefois vues, même lorsque nous ne pouvons pas les nommer. Une couleur peut faire revenir quelque chose de cette expérience : la lumière d’un matin, un fragment de paysage, l’atmosphère d’une chambre.

Mais la rencontre avec une œuvre ne se réduit pas à la reconnaissance. Une image peut nous toucher sans nous rappeler clairement quelque chose. Elle peut réunir ce que nous connaissons et ce que nous n’avons jamais vu, ouvrant une expérience à laquelle nous ne savons pas encore donner un nom.

C’est pourquoi deux personnes peuvent regarder la même œuvre et rester devant elle pour des raisons différentes. L’une peut être attirée par la lumière d’une couleur, l’autre par sa profondeur. L’une peut éprouver une proximité, l’autre découvrir une distance. L’œuvre reste la même, mais la rencontre avec elle change.

La couleur commence par être vue, mais son expérience ne s’arrête pas là. Elle entre en relation avec les autres couleurs, avec l’attention, la mémoire et l’imagination. Elle peut devenir atmosphère, suggérer un espace ou laisser naître une émotion que nous ne pouvons pas immédiatement définir.

Les neurosciences nous aident à comprendre certains des processus qui participent à la perception. Bachelard nous invite à rester attentifs à la vie intérieure des images et à ce qu’elles peuvent ouvrir en nous. Entre ces deux perspectives, la peinture conserve sa liberté.

C’est peut-être là l’un de ses dons : nous offrir, dans les limites d’une surface, un lieu où le regard peut rencontrer la couleur et où la couleur peut devenir, pour un instant, un espace à nous.

Laura & Baston

RIVIERA HERITAGE

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