RH RIVIERA HERITAGE
Retour au Journal
01

L’imagination et le possible

Paul Ricœur en dialogue avec les neurosciences contemporaines

Nous pouvons imaginer un lieu où nous ne sommes jamais allés, une conversation qui n’a pas eu lieu, une vie différente de celle que nous menons. Devant un tableau, nous pouvons également découvrir des relations que nous n’avions encore jamais perçues. Ces expériences mobilisent des capacités différentes, mais toutes nous permettent de prendre une certaine distance à l’égard de ce qui est immédiatement donné. L’expérience présente cesse, pour un temps, de délimiter tout ce que nous pouvons concevoir.

Que se produit-il dans cet écart ? Les impressions anciennes sont-elles simplement déplacées et recombinées, ou l’imagination peut-elle transformer les cadres mêmes de notre compréhension ?

Cette question traverse le cours que Paul Ricœur consacre à l’imagination à l’Université de Chicago en 1975. Sa réflexion distingue progressivement la représentation de ce qui est absent de la création de significations nouvelles. La fiction, la métaphore, la peinture et les modèles scientifiques occupent une place décisive dans cette recherche : chacun de ces domaines permet d’examiner comment une construction imaginative peut renouveler notre rapport à la réalité.

Les neurosciences contemporaines abordent certaines de ces questions à partir des opérations qui rendent l’imagination possible. Elles étudient la construction de scènes absentes, la mobilisation des souvenirs dans l’anticipation, la distinction entre perception et image mentale, ou encore la formation d’associations originales. Leur dialogue avec Ricœur demande de tenir ensemble deux interrogations : comment une possibilité se forme-t-elle, et que nous permet-elle de comprendre ?

L’image et ce qu’elle permet de penser

Fermer les yeux et retrouver un visage, une maison ou un paysage constitue une expérience familière de l’imagination. Elle favorise une conception de l’image mentale comme perception affaiblie : quelque chose apparaît intérieurement, alors que son objet demeure absent.

Cette conception explique une part de notre expérience. Elle devient cependant insuffisante lorsqu’il s’agit de comprendre comment une image peut faire naître une pensée nouvelle. Se représenter une chose et saisir quelque chose à travers elle sont deux opérations dont la différence importe.

Une maison peut être imaginée à partir de ses fenêtres, de ses murs et de son jardin. Elle peut aussi apparaître comme un refuge, comme un lieu devenu étranger ou comme un espace marqué par l’absence de celui qui l’habitait. Les éléments visibles restent proches, tandis que leur organisation et leur signification se transforment.

La distinction entre imagination reproductive et imagination productrice prend ici toute sa portée. La première concerne la représentation de ce qui n’est pas présent ; la seconde engage la formation de configurations à travers lesquelles l’expérience devient autrement intelligible. La précision visuelle d’une image ne suffit donc pas à déterminer sa fécondité. Une scène minutieusement reconstituée peut confirmer une compréhension habituelle ; quelques formes indécises peuvent ouvrir une question que nous ne savions pas encore poser.

La mémoire comme matériau du possible

Imaginer une situation nouvelle suppose souvent de mobiliser des éléments déjà rencontrés : des lieux, des personnes, des gestes, des sensations. L’expérience acquise fournit des matériaux dont l’organisation peut varier, jusqu’à composer une scène qui n’a jamais été vécue.

Les travaux de Demis Hassabis et de ses collaborateurs ont éclairé cette relation entre mémoire et imagination. Dans une étude publiée en 2007, plusieurs patients présentant une amnésie associée à des lésions hippocampiques éprouvaient des difficultés à imaginer des expériences spatialement cohérentes. Leurs descriptions comportaient des éléments isolés qui ne s’intégraient pas dans un environnement unifié. Ces observations suggèrent que l’hippocampe contribue à la construction du contexte spatial dans lequel les éléments d’une expérience imaginée peuvent être reliés.

La mémoire apparaît ainsi comme une ressource pour la construction de situations possibles. Les capacités qui nous permettent de retrouver le passé participent aussi à l’élaboration de ce que nous n’avons pas vécu.

Une question demeure pourtant : qu’est-ce qui donne à une combinaison nouvelle sa portée ? Imaginer une table dans une autre pièce produit une variation. Découvrir, dans une scène fictive, une manière de comprendre la solitude ou l’hospitalité engage une transformation plus profonde. Dans les deux cas, des éléments familiers sont réorganisés ; dans le second, leur relation modifie le sens que nous pouvons leur attribuer.

C’est à ce passage de la construction à la signification que la réflexion de Ricœur nous rend attentifs. L’organisation d’une scène permet qu’une expérience imaginative prenne forme. Sa fécondité dépend également de ce qu’elle fait apparaître dans notre compréhension.

Éprouver une image, reconnaître son statut

Une conversation anticipée peut provoquer de l’inquiétude ; une scène remémorée, faire revenir une joie ; un personnage fictif, susciter un attachement durable. Une expérience dont nous reconnaissons le caractère imaginaire peut donc produire des effets réels.

Cette coexistence soulève une difficulté : comment distinguons-nous ce que nous éprouvons de ce que nous tenons pour un événement extérieur ?

Dans une étude publiée en 2023, Nadine Dijkstra et Stephen Fleming ont examiné la distinction entre imagination et perception visuelles. Leurs résultats suggèrent que l’intensité subjective du signal sensoriel contribue aux jugements par lesquels une expérience est reconnue comme imaginée ou perçue. Dans les conditions expérimentales étudiées, les signaux issus de ces deux sources peuvent se combiner et influer sur cette distinction.

Ces observations portent sur un mécanisme de discrimination perceptive. Le rapport à une œuvre engage d’autres dimensions, parmi lesquelles la connaissance de son statut, les conventions de sa réception et les significations que nous lui attribuons. La comparaison ouvre néanmoins une interrogation commune : comment une expérience peut-elle nous affecter tout en étant reconnue comme une construction ?

Nous savons qu’un roman est composé de phrases et qu’un tableau est une surface peinte. Ce savoir accompagne notre expérience sans épuiser ce qui s’y produit. Nous pouvons suivre une existence fictive, éprouver ses tensions et en examiner les conséquences, tout en conservant la conscience de la distance qui nous en sépare.

L’imagination rend ainsi possible une exploration dont l’engagement et la distance sont également nécessaires. Nous y éprouvons des situations, des rapports et des décisions qui peuvent ensuite trouver une place dans notre compréhension du réel.

La nouveauté d’une relation

Dans la métaphore, une signification nouvelle peut naître de mots parfaitement connus. Leur rapprochement introduit une tension qui oblige à reconsidérer ce qu’ils désignent.

Dire qu’une ville est une blessure invite à regarder ses ruptures, ses traces, ses parties exposées ou les difficultés de sa reconstruction. La formule réorganise l’attention. Des aspects déjà présents deviennent perceptibles à travers une relation qui leur donne une autre cohérence.

L’imagination intervient dans ce travail du sens : elle permet de saisir une proximité que l’emploi habituel des mots ne rendait pas immédiatement accessible. La compréhension se forme à travers l’effort nécessaire pour donner une pertinence à une relation d’abord déroutante.

Certaines recherches neuroscientifiques examinent les conditions de la formation d’associations originales. Dans une étude publiée en 2024 dans Brain, Eleonora Bartoli et ses collaborateurs ont associé des enregistrements intracrâniens à la stimulation directe de régions du réseau du mode par défaut. Lors d’une tâche demandant d’inventer des usages inhabituels pour des objets ordinaires, la stimulation a réduit l’originalité des réponses sans en réduire le nombre. Ce résultat soutient une contribution causale de ce réseau à la pensée divergente dans les conditions étudiées.

Comprendre une métaphore et inventer un usage inhabituel restent des activités distinctes. Toutes deux engagent cependant la possibilité de dégager des relations auxquelles les habitudes accordent peu de place.

L’originalité d’une association ne garantit pas sa justesse. Une métaphore devient féconde lorsqu’elle permet de mieux saisir l’expérience à laquelle elle se rapporte. Sa valeur tient à la relation qu’elle rend intelligible, à ce qu’elle révèle et à ce qui demeure de cette découverte après l’effet de surprise.

La peinture comme expérience de reconfiguration

Devant une peinture, la compréhension se forme dans le temps. Une couleur change de valeur au voisinage d’une autre ; une forme attire le regard, puis cède sa place ; un détail d’abord secondaire finit par organiser l’ensemble. Les premières interprétations sont reprises à mesure que l’attention découvre de nouvelles relations.

La notion ricœurienne d’augmentation iconique permet de penser cette capacité de l’image à enrichir notre rapport au réel. Une œuvre donne une organisation sensible à travers laquelle certains aspects de l’expérience deviennent accessibles autrement.

Un espace vide peut être éprouvé comme une attente. La proximité de deux formes peut suggérer une attraction, une menace ou une hésitation. Ces significations se précisent dans la rencontre entre les relations picturales et l’activité du spectateur. Elles dépendent à la fois de ce que l’œuvre présente et de la manière dont son organisation sollicite le regard.

Le spectateur apporte des souvenirs, des attentes et des connaissances. La peinture introduit des éléments qui les confirment, les déplacent ou leur résistent. La pensée oriente d’abord la perception ; ce qui est perçu peut ensuite modifier la pensée qui avait guidé l’approche.

Les expériences sur la construction de scènes ou les associations originales éclairent certaines capacités susceptibles de participer à cette rencontre. La portée d’une œuvre demande toutefois un examen propre : comment une interprétation se forme-t-elle, quels détails la soutiennent, quelles résistances la conduisent à changer ?

Une peinture peut ainsi laisser une trace qui dépasse le souvenir de son apparence. Elle peut modifier notre attention à une relation, à une qualité de présence ou à une tension que nous rencontrons ensuite ailleurs. Ce qui a été découvert dans l’œuvre devient une possibilité de reconnaître et de comprendre.

Connaître par le possible

Les modèles scientifiques donnent à l’imagination une place dans l’élaboration de la connaissance. En sélectionnant certains éléments et en organisant leurs relations, un modèle rend un phénomène accessible à l’examen. Sa fécondité dépend de ce qu’il permet d’expliquer, de prévoir et de mettre à l’épreuve.

Une construction imaginative acquiert ici une valeur par les questions qu’elle rend formulables et par les contraintes auxquelles elle accepte de se soumettre. Concevoir une possibilité ouvre une recherche ; l’examiner permet d’en préciser la portée.

Cette articulation se retrouve dans l’expérience ordinaire. Avant une décision, nous imaginons plusieurs situations, leurs conséquences et la place que nous pourrions y occuper. Il arrive que cet exercice transforme la question initiale : ce qui semblait constituer le problème se révèle partiel, tandis qu’une possibilité jusque-là négligée devient importante.

L’imagination contribue alors à réviser les cadres à partir desquels nous jugions. Sa puissance tient autant à cette révision qu’à la richesse des scènes qu’elle produit.

Le dialogue entre Ricœur et les neurosciences prend tout son intérêt dans cette articulation. Les recherches expérimentales éclairent des opérations de construction, de discrimination et d’association. L’interrogation philosophique porte sur leur participation à la formation du sens et sur les transformations qu’une possibilité peut introduire dans notre expérience.

Une scène inventée, une métaphore ou un tableau peut demeurer une expérience passagère. Elle peut aussi modifier durablement notre manière de reconnaître une situation. Les mêmes choses restent présentes, mais leurs relations deviennent autrement lisibles ; certaines certitudes se fragilisent, certaines alternatives deviennent concevables.

Le possible participe ainsi à la connaissance du réel. Nous comprenons ce qui est en envisageant ce qui aurait pu être, ce qui pourrait advenir et les relations qu’une œuvre nous apprend à reconnaître. L’expérience acquise demeure la matière de cette exploration. L’imagination lui donne des prolongements dont elle ne contenait pas, à elle seule, la forme.

Laura & Baston

RIVIERA HERITAGE

Suivez le Journal

Recevez les nouveaux articles et les nouvelles de l’atelier.