RH RIVIERA HERITAGE
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Œuvre en cours

L’étrange intermède — comment notre cerveau construit le présent

« Le présent est un intermède, un étrange intermède où nous recourons au passé et à l’avenir pour qu’ils témoignent que nous vivons. »

— Eugene O’Neill, Strange Interlude, 1928


Une question revient depuis longtemps dans mon travail : où se trouve une image avant de devenir geste, couleur ou matière ?


Je ne sais pas répondre à cette question. Je constate seulement qu’une idée peut devenir une phrase, qu’un souvenir peut revenir sous la forme d’une couleur et qu’un mouvement de la main peut faire apparaître ce que je n’avais pas encore su formuler.


Ce passage de l’invisible au visible demeure pour moi profondément mystérieux. Il transforme notre rapport au temps, souvent sans que nous en ayons conscience.


Lorsque nous regardons un tableau, nous ne demeurons pas entièrement dans la pièce où il se trouve. De même, lorsque nous lisons un roman ou écoutons un air d’opéra, nous quittons silencieusement le lieu et l’instant présents. Nous entrons dans le temps intérieur de l’auteur, dans son espace mental, parmi les lumières, les tensions et les souvenirs dont l’œuvre est née.


Nous revenons ensuite à notre propre monde, à celui que nous appelons réel, et à ce que nous nommons le présent. Mais nous n’en revenons jamais tout à fait seuls. Nous rapportons avec nous les fragments d’un autre temps : une image, une émotion, une phrase ou une sonorité qui peut continuer à vivre en nous sans que nous sachions précisément comment.


Cette circulation entre des époques, des expériences et des consciences différentes soulève une question : qu’est-ce que ce présent dans lequel nous croyons revenir ? Est-il un instant autonome, nettement séparé du passé et de l’avenir ? Ou constitue-t-il un passage mobile où se rencontrent ce qui a déjà été vécu et ce qui n’existe pas encore ?


La phrase d’Eugene O’Neill sur le présent comme « étrange intermède » constitue le point de départ de cette réflexion. Elle exprime, dans le langage de la littérature, une intuition que les neurosciences abordent aujourd’hui par une autre voie : le cerveau ne reçoit pas un présent pur. Il construit à chaque instant une réalité à partir des traces du passé et de l’anticipation de ce qui pourrait advenir.


Une intuition littéraire, un éclairage scientifique


Il arrive que la littérature pressente une structure de l’expérience dont la science étudiera plus tard certains mécanismes. Cela ne signifie ni que l’écrivain aurait anticipé une théorie scientifique ni que l’œuvre pourrait être réduite à une démonstration. La littérature et la science n’emploient pas le même langage et ne poursuivent pas les mêmes fins. Elles peuvent néanmoins se rencontrer autour d’une même énigme.


Dans Strange Interlude, le présent apparaît comme un intervalle fragile entre deux dimensions qui semblent avoir davantage de consistance que lui. Le passé demeure en nous par la mémoire ; l’avenir est déjà présent dans le désir, la crainte et l’attente. Entre les deux, l’instant actuel paraît presque impossible à saisir. À peine prononçons-nous le mot « maintenant » que ce maintenant appartient déjà au passé.


Les neurosciences ne peuvent déterminer si le présent existe au sens métaphysique. Elles peuvent cependant étudier la manière dont le cerveau produit l’expérience consciente que nous appelons le présent. Cette expérience se révèle beaucoup moins immédiate qu’elle ne le paraît.


Le présent vécu n’est pas une photographie instantanée du monde, mais une composition. Le cerveau réunit des informations qui ne lui parviennent pas toutes au même moment, les interprète à la lumière des expériences antérieures et anticipe leur évolution probable. Notre présent contient ainsi quelque chose de ce qui vient de disparaître et de ce qui n’est pas encore advenu. Il n’est pas un point immobile, mais un processus continuellement reconstruit.


Voir, c’est déjà interpréter


Nous imaginons volontiers la perception comme une fenêtre transparente ouverte sur le monde. Pourtant, le système nerveux ne reçoit jamais une réalité déjà organisée. Il traite des variations de lumière, des vibrations, des pressions et des signaux chimiques, toujours partiels et parfois ambigus. Le cerveau doit les sélectionner, les rapprocher et leur attribuer une origine probable.


Reconnaître un visage suppose déjà l’intervention de la mémoire, de régularités acquises, du contexte et parfois de l’émotion. Lorsqu’une forme est partiellement cachée, nous continuons à la percevoir comme un ensemble cohérent parce que l’expérience nous a appris que les objets ne cessent pas d’exister lorsqu’une partie d’entre eux échappe à notre regard.


Le passé n’est donc pas seulement conservé dans nos souvenirs autobiographiques. Il agit silencieusement dans notre manière de percevoir le monde présent. Devant un tableau, notre regard n’est jamais entièrement neutre. Nous apportons avec nous une histoire, des images déjà rencontrées, des émotions et des associations dont nous n’avons pas toujours conscience. L’œuvre apparaît dans le présent, mais notre regard vient de loin.


Le cerveau prédictif


Le traitement prédictif constitue aujourd’hui l’un des cadres théoriques importants des neurosciences de la perception. Selon cette famille de modèles, le cerveau ne se contente pas d’attendre les informations sensorielles. Il formule continuellement des hypothèses sur les causes possibles des signaux qu’il reçoit.


Dans certaines versions de ce modèle, les niveaux supérieurs des systèmes perceptifs transmettent des prédictions aux niveaux inférieurs. Les données sensorielles sont alors comparées à ces attentes, et l’écart entre les deux produit une « erreur de prédiction » qui permet d’ajuster le modèle interne.


Dans leur modèle devenu classique, Rajesh Rao et Dana Ballard proposent que les connexions descendantes véhiculent des prédictions, tandis que les connexions ascendantes signalent ce qui n’a pas été correctement anticipé. Leur travail a permis de rendre compte de certaines propriétés observées dans le cortex visuel. Cette approche suggère que l’activité perceptive ne consiste pas seulement à enregistrer ce qui est déjà connu, mais aussi à repérer ce qui résiste à nos attentes.


La surprise acquiert alors une fonction essentielle : elle marque la rencontre entre notre modèle intérieur et une réalité qui ne s’y laisse pas entièrement enfermer.


Le cerveau n’invente pas pour autant le monde de manière arbitraire. Ses hypothèses sont continuellement contraintes et corrigées par les informations sensorielles. Lorsque celles-ci sont précises, elles pèsent fortement sur l’interprétation ; lorsqu’elles sont ambiguës, l’expérience passée joue un rôle plus important. La perception se construit ainsi dans l’échange entre ce que le cerveau anticipe et ce que le monde lui oppose.


Des recherches en neuro-imagerie indiquent que les attentes préalables peuvent influencer la représentation d’un stimulus dans le cortex visuel. Les travaux de Peter Kok et de ses collaborateurs montrent notamment que l’activité neuronale peut être orientée vers les caractéristiques du stimulus attendu. D’autres études ont observé, jusque dans certaines couches du cortex visuel primaire, des activités compatibles avec l’influence des attentes. L’anticipation ne semble donc pas intervenir uniquement après la perception ; elle participe à son élaboration.


Le terme « prédiction » doit toutefois être employé avec prudence. Il ne désigne pas nécessairement une représentation consciente de l’avenir, mais peut correspondre à l’estimation d’une information absente ou incertaine à partir d’un modèle construit par l’expérience. Le traitement prédictif demeure un cadre théorique influent, et non une explication définitivement établie de l’ensemble des fonctions cérébrales.


Le présent demande du temps


Même ce qui nous paraît instantané demande un certain temps pour devenir conscient. La lumière doit atteindre la rétine, être transformée en activité électrique, puis traitée par plusieurs régions cérébrales. Le son, le toucher et les signaux provenant du corps suivent d’autres voies et ne sont pas intégrés au même rythme.


Nous ne percevons pourtant pas, dans la vie courante, un monde fragmenté. Le cerveau rassemble ces informations dans une expérience suffisamment cohérente pour nous permettre d’agir. Cette unité apparente est déjà le résultat d’un travail de composition.


L’illusion dite du flash-lag permet d’entrevoir ce travail. Lorsqu’un objet en mouvement et un éclair sont présentés au même endroit, l’objet peut être perçu comme légèrement avancé par rapport à l’éclair. David Eagleman et Terrence Sejnowski ont proposé que la perception attribuée à cet instant soit influencée par les informations reçues immédiatement après. Cette interprétation demeure discutée, mais l’expérience montre que notre perception consciente d’un événement ne coïncide pas toujours exactement avec son instant physique.


Il serait toutefois trop simple d’affirmer que la conscience vit constamment « en retard » sur le monde. L’expérience du présent repose plutôt sur une intégration temporelle : le cerveau rassemble des informations successives pour construire une scène cohérente. Le bref délai nécessaire à cette opération n’est pas un défaut, mais l’une des conditions d’une perception stable et utilisable.


Il n’existe d’ailleurs pas une durée unique du présent. Les travaux d’Uri Hasson et de ses collaborateurs ont mis en évidence une hiérarchie de fenêtres temporelles dans le cortex. Certaines régions traitent des variations très rapides ; d’autres intègrent l’information sur des durées plus longues, nécessaires pour comprendre une phrase, une scène ou un récit.


Le présent d’une couleur n’est donc pas celui d’une mélodie. Une note ne prend sens qu’en conservant la trace de celles qui l’ont précédée et en suscitant l’attente de celles qui vont suivre. Chaque forme artistique déploie ainsi sa propre temporalité. L’œuvre ne se contente pas d’exister dans le temps : elle organise le temps de notre expérience.


Se souvenir pour imaginer


Nous représentons souvent la mémoire comme une archive dans laquelle les souvenirs seraient conservés intacts. Pourtant, se souvenir signifie déjà reconstruire. Nous réassemblons des lieux, des sensations, des visages et des émotions. Cette reconstruction peut expliquer certaines déformations du souvenir, mais elle permet aussi de recombiner des fragments du passé pour imaginer une situation qui n’a jamais existé.


Les recherches de Daniel Schacter, Donna Rose Addis et Randy Buckner ont contribué à développer l’idée d’un « cerveau prospectif ». La mémoire ne servirait pas uniquement à conserver le passé ; elle fournirait également les matériaux nécessaires pour envisager des futurs possibles.


Les études en neuro-imagerie montrent que le rappel d’un événement passé et l’imagination d’un événement futur mobilisent en partie un même ensemble de régions cérébrales, comprenant notamment l’hippocampe et plusieurs composantes du réseau du mode par défaut. Imaginer demain ne consiste donc pas à créer à partir de rien. Nous empruntons au passé des lieux, des visages, des émotions et des structures narratives pour composer une scène nouvelle.


Cette idée rejoint directement mon expérience de la création. L’artiste ne travaille jamais à partir d’une matière intérieure entièrement vierge. Même lorsqu’une image semble surgir spontanément, elle traverse une mémoire composée de perceptions, de lectures, de rêves, de rencontres et de formes parfois oubliées. Créer ne consiste pas nécessairement à reproduire ces éléments, mais à les déplacer, à les transformer et à les faire apparaître dans des relations nouvelles.


Les trois présents de la conscience


Bien avant l’apparition des neurosciences, Augustin observait que le passé n’est plus, que l’avenir n’est pas encore et que le présent ne cesse de s’écouler. Il distinguait alors trois formes du présent dans l’esprit : le présent du passé, qui est la mémoire ; le présent du présent, qui est l’attention ; et le présent de l’avenir, qui est l’attente.


Les trois dimensions du temps deviennent ainsi trois mouvements de la conscience. Les neurosciences ne viennent pas « prouver » l’intuition d’Augustin. Par d’autres méthodes et dans un autre langage, elles rencontrent néanmoins une difficulté comparable : l’expérience du présent ne peut être séparée ni de la mémoire ni de l’anticipation.


Husserl analyse cette structure à partir de l’écoute d’une mélodie. La note qui vient de s’éteindre demeure dans la conscience sous la forme d’une rétention ; la note actuelle occupe le centre de l’expérience ; la protention ouvre déjà l’attente de la note suivante. Sans rétention, nous n’entendrions pas une mélodie, mais une succession de sons isolés. Sans protention, il n’y aurait ni continuité, ni attente, ni surprise.


William James emploie l’expression specious present pour désigner une brève durée vécue comme immédiatement présente. Le présent psychologique n’est pas le point sans dimension du temps mathématique, mais une étendue dans laquelle plusieurs moments sont perçus ensemble.


Bergson distingue, quant à lui, le temps homogène et mesurable des horloges de la durée vécue. Dans la conscience, les moments ne demeurent pas extérieurs les uns aux autres : ils se prolongent, se pénètrent et se transforment. Je retrouve cette durée dans la peinture. Une couleur ajoutée aujourd’hui modifie la place et le sens d’une couleur posée la veille. L’œuvre possède ainsi une mémoire intérieure, inscrite dans ses couches, ses transparences et ses effacements.


L’imaginaire, l’imaginal et le temps de l’autre


L’imaginaire ne se réduit pas à l’irréel ou à la fantaisie. Il désigne notre capacité à rendre présent ce qui est absent et à former des images nouvelles à partir des matériaux de l’expérience.


L’imaginal, au sens développé par Henry Corbin, ne se confond pas avec l’imaginaire entendu comme simple invention subjective. Il désigne un monde intermédiaire dans lequel l’image possède une réalité et une cohérence propres. Dans mon expérience, il correspond à cet espace où une image semble s’imposer avec une nécessité particulière, comme si elle demandait à devenir visible.


Je ne cherche pas à attribuer à l’imaginal une localisation dans le cerveau : ce serait confondre une notion philosophique avec une réalité anatomique. Les neurosciences peuvent toutefois éclairer certaines conditions cognitives qui accompagnent la formation des images : la reconstruction de la mémoire, l’anticipation, l’association d’éléments éloignés et la capacité de simuler des situations absentes.


Lorsqu’une image intérieure devient peinture, poème ou musique, elle franchit un seuil. Une forme jusque-là invisible se matérialise et devient accessible à une autre conscience. Quelque chose d’intime quitte l’espace intérieur de son auteur pour entrer dans un monde partagé.


Devant une œuvre, plusieurs temporalités se superposent : l’époque de sa création, le temps personnel de l’artiste, le temps matériel des gestes, puis notre propre temps de spectateur. Nous entrons dans l’espace de l’œuvre sans quitter physiquement le nôtre, avant de revenir à notre vie avec quelque chose qui n’y était pas auparavant.


Un air d’opéra peut faire surgir un souvenir que nous pensions perdu. Un roman peut modifier notre compréhension d’une expérience personnelle. Une peinture peut déposer en nous une couleur qui réapparaîtra plusieurs années plus tard. L’art rend ainsi possible la rencontre de temps et de consciences qui, dans le monde physique, ne pourraient plus se rejoindre.


Peindre dans l’intermède


Lorsque je peins, chaque geste répond à ceux qui sont déjà inscrits sur la toile. Une couleur nouvelle entre en relation avec celles qui la précèdent. Une forme apparue presque par accident peut détourner le tableau de son orientation initiale et ouvrir une possibilité que je n’avais pas envisagée.


Il m’arrive de pressentir un équilibre qui n’existe pas encore, mais la matière peut contredire cette anticipation. Une couleur résiste, une ligne déplace le centre de l’image, une superposition fait apparaître une présence inattendue. Je dois alors renoncer à ce que je croyais chercher pour suivre ce qui commence réellement à se former.


La création devient ainsi un échange entre la mémoire de l’œuvre — tout ce qui se trouve déjà sur la toile — et son avenir encore indéterminé. Le tableau semble parfois pressentir avant moi ce qu’il pourrait devenir.


Je ne souhaite pas réduire cette expérience à un mécanisme neuronal. Le langage de l’art ne peut être remplacé par celui des neurosciences. Celles-ci offrent cependant une autre manière de penser le dialogue entre ce qui est déjà là et ce qui demeure possible, entre la trace et l’anticipation. Ce dialogue appartient peut-être à notre manière la plus profonde d’habiter le temps.


Revenir à l’étrange intermède


Je ne dirais pas que le présent n’existe pas, mais plutôt que nous ne le rencontrons jamais seul : quelque chose vient de s’achever, tandis qu’autre chose est déjà attendu.


Le présent vécu est une construction mobile. Il conserve les traces de ce qui vient de disparaître, interprète les signaux qui lui parviennent et anticipe déjà l’instant suivant. Il est étrange parce qu’il ne peut être immobilisé, fragile parce qu’il est continuellement révisé, et vivant précisément parce qu’il demeure ouvert.


L’art nous permet peut-être d’éprouver cette ouverture avec une intensité particulière. Devant une peinture, dans un poème ou au cœur d’une phrase musicale, plusieurs temps se superposent. Le passé de l’artiste rencontre le présent du spectateur. Une image ancienne devient une perception nouvelle. Une œuvre achevée ouvre un avenir que son auteur ne pouvait prévoir.


Nous traversons le temps et l’espace d’une autre conscience, puis nous revenons dans notre monde avec quelques fragments de ce voyage.


Ce que nous appelons le présent est peut-être cela : non pas une frontière entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore, mais le lieu mobile où la mémoire, la perception et l’anticipation se rencontrent. Une forme peut alors apparaître — un roman, un poème, une sculpture, une composition musicale ou un tableau — et témoigner, pour un instant, que nous vivons.

Laura & Baston

RIVIERA HERITAGE

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